INTRODUCTION
Depuis plus d’une décennie, le secteur des télécommunications est au cœur de la transformation économique et sociale du Sénégal. L’adoption de la loi n° 2008-46 du 03 septembre 2008, instituant la Redevance sur l’Accès ou l’Utilisation du Réseau des Télécommunications publiques (RUTEL), avait marqué une étape majeure : elle traduisait la volonté des pouvoirs publics de réduire la fracture numérique et de démocratiser l’accès au téléphone, devenu un outil incontournable de communication, d’éducation et de développement. À travers un choix audacieux, l’État avait opté pour une suspension des droits et taxes sur les terminaux importés, afin d’encourager leur diffusion massive dans les ménages.
Cette politique a produit des résultats tangibles : une explosion du taux de pénétration mobile, un dynamisme inédit du secteur et l’émergence d’usages numériques nouveaux. Mais elle a aussi eu un coût : une sous-fiscalisation chronique des importations, qui a amputé les recettes de l’État pendant plus de quinze ans.
Aujourd’hui, le contexte a changé. Face aux impératifs budgétaires et à la nécessité de mobiliser davantage de ressources internes, le Gouvernement a introduit, dans le cadre du projet de loi n°18/2025, une réforme majeure : la fin de l’exonération sur les téléphones et le rétablissement de leur fiscalité à l’importation.
Présentée comme une mesure de souveraineté fiscale et de conformité au Tarif Extérieur Commun (TEC) de la CEDEAO, cette réforme suscite à la fois espoirs et inquiétudes. La présente tribune se propose d’analyser ce tournant fiscal, en retraçant la genèse de la RUTEL, en évaluant ses impacts budgétaires et sociaux depuis 2008, et en examinant les enjeux et perspectives de la réforme de 2025.
I. GENÈSE ET PHILOSOPHIE DE LA RUTEL (2008)
La Redevance sur l’Accès ou l’Utilisation du Réseau des Télécommunications publiques (RUTEL) a été instituée par la loi n° 2008-46 du 03 septembre 2008, dans un contexte où le Sénégal faisait face à un double défi : réduire la fracture numérique et mobiliser de nouvelles ressources budgétaires sans freiner la croissance d’un secteur en pleine expansion.
1. Contexte économique et social de 2008
Au début des années 2000, le marché sénégalais des télécommunications connaissait une mutation profonde. La pénétration du mobile progressait rapidement, mais demeurait encore inégale, en particulier dans les zones rurales et parmi les ménages modestes. Le prix des terminaux – fixes comme mobiles – représentait un frein majeur à l’équipement, dans un pays où le revenu moyen restait limité.
Face à cette situation, la politique publique s’est donnée pour objectif de démocratiser l’accès au téléphone, perçu non seulement comme un outil de communication, mais aussi comme un facteur d’intégration sociale, un levier de développement économique et une porte d’entrée vers la société de l’information.
C’est dans ce cadre que l’État du Sénégal a institué le Service Universel des Télécommunications, afin de garantir à l’ensemble des citoyens, sans distinction de revenus ou de localisation, un accès effectif aux services de base. Cette volonté s’est traduite par deux instruments majeurs :
• La création du Fonds de Développement du Service Universel des Télécommunications (FDSUT), destiné à financer les programmes et projets visant à étendre la couverture télécom, réduire la fracture numérique et subventionner, lorsque nécessaire, l’équipement des populations vulnérables.
• La naissance d’un opérateur dédié, la Compagnie de Services Universels (CSU-SA), exploitant sous la marque HAYO, dont la mission est d’assurer la mise en œuvre concrète des services universels, en particulier dans les zones enclavées et à faible rentabilité pour les opérateurs privés. À ce titre, CSU
SA/HAYO concentre ses activités principalement dans la région de Matam, région emblématique de la fracture numérique au Sénégal, afin d’y garantir une couverture téléphonique et Internet de base.
Cette architecture institutionnelle a constitué une réponse stratégique aux inégalités d’accès : elle combinait un mécanisme de financement (FDSUT), un opérateur de services (CSU-SA/HAYO) et un cadre réglementaire orienté vers la démocratisation du téléphone. Elle s’inscrivait dans la logique d’une politique publique volontariste, où l’inclusion numérique était envisagée comme condition préalable au développement économique et social.
2. Objectifs assignés à la RUTEL
La philosophie de la réforme reposait sur un équilibre :
• Faciliter l’acquisition des terminaux en levant les barrières fiscales à l’importation ;
• Assurer une contribution financière des usagers via une redevance appliquée sur l’utilisation du réseau (factures téléphoniques), collectée directement par les opérateurs et reversée au Trésor public ;
• Garantir une ressource stable et dynamique pour l’État, en l’adossant à un secteur à forte croissance et à une consommation récurrente.
Cette approche traduisait une volonté politique claire : subventionner indirectement l’accès au téléphone pour les ménages tout en ne renonçant pas à capter une partie de la rente générée par le développement fulgurant du marché des communications électroniques.
3. L’exonération sur les terminaux (article 7)
L’article 7 de la loi de 2008 a constitué la mesure phare : il suspendait la perception des droits et taxes de douane sur les téléphones importés, qu’ils soient fixes ou mobiles.
Derrière cette décision, il y avait l’idée que le terminal était le premier vecteur d’inclusion numérique : en réduire artificiellement le coût permettait de stimuler la demande, d’élargir le marché et de créer un cercle vertueux d’utilisation des services télécoms.
Ainsi, le téléphone fut considéré non comme un produit de luxe, mais comme un bien essentiel devant bénéficier d’un traitement fiscal dérogatoire. Les autorités voyaient dans cette mesure un moyen d’atteindre un taux de pénétration élevé en un temps record, ce qui s’est effectivement produit au cours de la décennie suivante.
II. MODALITÉS DE TAXATION
Le dispositif de la RUTEL se distinguait par une architecture fiscale innovante, pensée pour concilier efficacité budgétaire et promotion de l’inclusion numérique. Plutôt que de taxer directement les terminaux, l’État a choisi d’adosser la redevance à la consommation de services télécoms, en confiant aux opérateurs le rôle de collecteurs. Ce mécanisme, à la fois simple, transparent et difficilement contournable, a permis de garantir une montée en puissance rapide des recettes.
L’analyse des modalités de taxation permet ainsi de mettre en évidence quatre éléments clés : l’assiette centrée sur la consommation, le rôle central des opérateurs, l’évolution graduelle des taux et l’architecture duale combinant taxation des services et exonération des terminaux. C’est cette combinaison qui a façonné la trajectoire de la RUTEL et qui explique, en partie, les débats actuels autour de sa réforme.
1. Une assiette adossée à la consommation télécom
La RUTEL a été conçue comme une redevance sur l’usage du réseau public de télécommunications, et non sur l’équipement lui-même. Elle s’appliquait au montant hors taxe des factures téléphoniques, couvrant aussi bien les communications nationales qu’internationales.
Ce choix d’assiette était pragmatique : il permettait à l’État de s’appuyer sur une base large, dynamique et prévisible, liée à la consommation régulière des services de téléphonie par les abonnés.
2. Le rôle des opérateurs collecteurs
L’originalité du dispositif résidait dans le fait que les opérateurs de télécommunications étaient transformés en percepteurs de la redevance pour le compte du Trésor.
Concrètement :
• la RUTEL apparaissait comme une ligne distincte sur la facture de l’usager, au même titre que la TVA ;
• les opérateurs collectaient la redevance en même temps que leurs recettes commerciales ;
• ils reversaient ensuite les montants perçus à l’administration fiscale, selon un calendrier fixé.
Ce mécanisme garantissait une collecte simple, peu coûteuse et difficilement contournable, en utilisant les canaux existants de facturation des opérateurs.
3. L’évolution des taux : de 2 % à 5 %
Dès sa mise en place, la RUTEL a connu une évolution rapide de son taux, traduisant l’adaptation progressive de l’État aux réalités du marché et à ses propres besoins budgétaires.
• 2009 : lors de son entrée en vigueur, la RUTEL fut fixée à 2 % du montant HT des communications. L’objectif était de tester l’acceptabilité sociale de la mesure, tout en assurant un premier flux de recettes.
• Janvier 2010 : face à la forte croissance du marché et aux besoins accrus de financement public, le taux fut relevé à 5 %. Cette augmentation a immédiatement doublé le rendement attendu de la redevance.
Avec cette révision, la RUTEL est devenue un instrument fiscal à part entière, au même titre que la TVA ou les droits de douane, mais adossé à un secteur en expansion constante.
4. Une architecture fiscale duale
Dès 2010, la RUTEL s’articulait autour d’un double mécanisme fiscal conçu pour répondre simultanément à deux priorités de l’État :
• Une taxation des services de communication : appliquée d’abord au taux de 2 %, puis portée à 5 %, elle présentait l’avantage d’être simple à collecter, car prélevée directement à la source par les opérateurs. Cette assiette — stable et dynamique grâce à l’explosion du trafic téléphonique — garantissait un flux régulier et croissant de recettes fiscales.
• Une exonération des terminaux de communication (prévue à l’article 7) : cette mesure visait à soutenir la diffusion massive des téléphones fixes et mobiles, en abaissant leur coût d’acquisition pour les ménages. L’idée était claire : favoriser l’équipement d’une population encore en voie de numérisation, afin que l’essor du numérique repose sur une base sociale large.
Cette architecture illustrait une volonté d’équilibre : d’un côté, mobiliser des ressources budgétaires substantielles, et de l’autre, ne pas freiner l’inclusion numérique en pénalisant l’accès aux outils.
Cependant, cette construction comportait une fragilité de long terme. En renonçant durablement à taxer les terminaux — un marché en pleine croissance et à fort potentiel fiscal — l’État se privait volontairement d’une assiette considérable. Quinze ans plus tard, cette renonciation allait peser lourd dans le contexte budgétaire, conduisant directement à la réforme de 2025 qui remet en cause cette exonération historique.
III. RÉTROSPECTIVE BUDGÉTAIRE 2009–2025
L’évolution de la RUTEL entre 2009 et 2025 offre un éclairage précieux sur son rôle croissant dans le financement public, mais aussi sur les limites structurelles de son architecture initiale. Mise en place avec un taux modeste de 2 %, puis rapidement portée à 5 %, la redevance a très tôt démontré son efficacité comme source de recettes régulières. Au fil des années, son rendement s’est consolidé en suivant la croissance fulgurante du secteur télécoms, jusqu’à devenir une ressource budgétaire incontournable.
Cependant, la persistance de l’exonération sur les terminaux a généré un manque à gagner cumulé de plusieurs centaines de milliards de FCFA, révélant la fragilité d’un dispositif fondé uniquement sur la consommation des services. La rétrospective budgétaire met ainsi en évidence une double réalité : la réussite indéniable de la RUTEL comme instrument de mobilisation fiscale, mais aussi la nécessité d’une réforme en profondeur, aujourd’hui incarnée par l’objectif stratégique fixé pour 2025
1. Les premières années (2009–2011) : montée en puissance
La RUTEL, introduite en 2009 avec un taux de 2 %, a produit des résultats modestes la première année, mais la hausse du taux à 5 % en 2010 a marqué un tournant décisif.
• 2010 : environ 5,8 milliards FCFA ont été collectés, confirmant la capacité de la redevance à générer des recettes régulières dès sa mise en place.
• 2011 : les recettes ont atteint 11,9 milliards FCFA à fin septembre, puis 13,5 milliards FCFA à fin octobre. Cette dynamique reflétait l’essor rapide du nombre d’abonnés et de la consommation de services télécoms.
Ces chiffres démontraient que la RUTEL constituait un prélèvement à fort potentiel, adossé à un secteur en expansion constante.
2. Une décennie de rendement croissant (2012–2019)
Au fil des années, la RUTEL est devenue une ressource budgétaire stable et croissante, car son rendement était directement corrélé à l’explosion du parc d’abonnés et à la généralisation de l’usage des smartphones.
• Entre 2012 et 2015, les recettes annuelles se situaient dans une fourchette de 15 à 25 milliards FCFA, selon les estimations tirées des lois de finances.
• À partir de 2016, les montants collectés ont régulièrement dépassé la barre des 30 milliards FCFA par an, grâce à la croissance exponentielle de la data mobile et à l’élargissement de la base d’usagers.
En parallèle, l’exonération sur les terminaux perdurait, privant l’État d’un flux fiscal complémentaire pourtant substantiel.
3. Le manque à gagner cumulé (2008–2025)
L’exonération sur les téléphones fixes et mobiles a représenté une subvention fiscale indirecte de grande ampleur.
• Avec un marché annuel estimé à 3 à 5 millions de terminaux importés, et des droits de douane moyens compris entre 10 % et 20 % (selon le Tarif Extérieur Commun de la CEDEAO), l’État a renoncé chaque année à plusieurs dizaines de milliards de recettes.
• Sur une période de 15 ans (2008–2025), le manque à gagner cumulé peut raisonnablement être estimé à plusieurs centaines de milliards de FCFA, soit l’équivalent de plusieurs exercices budgétaires de certains ministères.
Ce manque à gagner, toléré pour stimuler l’accès au téléphone, est désormais considéré comme une anomalie dans un contexte de forte pression sur les finances publiques.
4. L’objectif 2025 : un palier stratégique
La réforme portée par le projet de loi n° 18/2025 s’inscrit dans une logique de correction d’une sous-fiscalisation héritée de 2010. L’État entend rééquilibrer l’architecture du dispositif en élargissant l’assiette fiscale au-delà des seuls services de communication.
• Rétablissement de la fiscalité sur les terminaux : après quinze années d’exonération, les droits et taxes à l’importation sont réintroduits. L’objectif est de transformer ce marché en source complémentaire de recettes, venant s’ajouter aux encaissements déjà assurés par la RUTEL.
• Un rendement budgétaire ambitieux : l’Exécutif projette un objectif global de 200 milliards FCFA par an pour l’ensemble du secteur des télécommunications (RUTEL + fiscalité à l’import). Cet objectif suppose toutefois deux conditions : d’une part, que la fraude et la contrebande soient efficacement maîtrisées ; d’autre part, que la consommation de services et de terminaux conserve son rythme de croissance.
Ce repositionnement marque un tournant stratégique : le numérique et les télécommunications ne sont plus seulement un secteur en expansion, mais deviennent désormais un pilier de la mobilisation des ressources domestiques. En d’autres termes, la réforme de 2025 consacre l’entrée du secteur dans le cœur de la politique budgétaire nationale.
IV. LA RÉFORME DE 2025
1. Un tournant politique et budgétaire
Le projet de loi n°18/2025 marque une rupture assumée avec l’esprit initial de la loi de 2008. Alors que la priorité, il y a quinze ans, était de stimuler l’accès universel aux télécommunications, l’urgence actuelle est de mobiliser davantage de ressources domestiques pour financer les politiques publiques et réduire la dépendance à l’endettement extérieur.
La réforme s’inscrit dans le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), véritable feuille de route gouvernementale qui mise sur l’élargissement de l’assiette fiscale et la rationalisation des dépenses.
2. Le contenu de la réforme
Le texte modifie l’article 7 de la loi de 2008 et met fin à l’exonération historique accordée aux terminaux téléphoniques. Désormais :
• les téléphones fixes et mobiles importés seront recherchés en paiement des droits et taxes douaniers, au même titre que tout autre équipement électronique ; • ils seront assujettis à la TVA à l’importation, en cohérence avec le régime de droit commun ;
• les opérateurs, distributeurs et particuliers importateurs seront soumis aux mêmes règles de perception et de contrôle que pour les autres biens.
La réforme ne modifie pas le principe même de la RUTEL sur les services (taux maintenu à 5 %), mais vient compléter l’architecture fiscale du secteur en y réintégrant la taxation des terminaux.
3. Conformité régionale et intégration
L’une des justifications centrales est la mise en conformité avec le Tarif Extérieur Commun (TEC) de la CEDEAO. En effet, le TEC prévoit l’application de droits d’importation sur les téléphones, ce que le Sénégal avait volontairement suspendu depuis 2008.
La réforme permet donc :
• d’éviter des distorsions fiscales avec les autres États membres de la CEDEAO;
• de renforcer la crédibilité du Sénégal dans l’intégration régionale ;
• de se prémunir contre des critiques de dumping fiscal intra-communautaire
4. Les objectifs affichés
Le Gouvernement a annoncé une cible ambitieuse : 200 milliards de FCFA par an de recettes issues du secteur des télécoms, en combinant la RUTEL (sur services) et la fiscalité rétablie à l’import (terminaux).
Cet objectif, s’il est atteint, ferait du secteur numérique l’un des contributeurs majeurs aux finances publiques, aux côtés de la fiscalité pétrolière et des impôts traditionnels (TVA, IR, IS).
5. Une réforme de souveraineté fiscale
Au-delà de la logique budgétaire, cette réforme traduit une volonté de souveraineté fiscale :
• reprendre la main sur un secteur longtemps sous-taxé ;
• diversifier les sources de recettes dans un contexte de forte volatilité des financements extérieurs ;
• envoyer un signal fort aux partenaires internationaux sur la détermination de l’État à assumer ses choix fiscaux en phase avec les standards régionaux.
La réforme n’est donc pas seulement technique. Elle constitue un acte politique fort, qui replace la fiscalité des télécoms au cœur de la stratégie de développement économique.
V. ANALYSE CRITIQUE
La réforme de 2025 marque une rupture avec quinze années d’exonération des terminaux et de dépendance quasi-exclusive à la RUTEL. Elle ambitionne de renforcer la mobilisation des recettes publiques en élargissant l’assiette fiscale au secteur des télécommunications, désormais perçu comme moteur de croissance et de modernisation.
Mais cette réforme, tout en apportant des gains indéniables en termes de cohérence, d’équité et de rendement budgétaire, soulève également des interrogations majeures : son impact sur les prix, l’inclusion numérique, la compétitivité des entreprises et la crédibilité de la stratégie Sénégal Numérique 2035.
L’analyse critique qui suit met ainsi en lumière, d’une part, les avancées fiscales et stratégiques qu’apporte la réforme, et d’autre part, les risques budgétaires, sociaux et macroéconomiques qui pourraient en limiter la portée si des mesures correctives ne sont pas envisagées.
1. Les points positifs indéniables
La réforme de 2025 comporte plusieurs avantages qu’il convient de souligner :
• Cohérence fiscale : elle met fin à un régime dérogatoire qui avait perdu sa pertinence et qui maintenait une niche coûteuse pour l’État.
• Équité et élargissement de l’assiette : tous les secteurs économiques doivent contribuer, y compris un secteur télécom florissant jusque-là favorisé.
• Conformité régionale : l’alignement avec le Tarif Extérieur Commun (TEC) de la CEDEAO renforce la discipline fiscale et réduit les risques de distorsions ou de tensions commerciales avec les pays voisins.
• Mobilisation accrue de recettes : l’objectif de 200 milliards FCFA par an témoigne de la volonté de faire du numérique un pilier du financement public.
2. Les risques budgétaires et sociaux
Toutefois, cette réforme comporte des limites et des effets collatéraux :
• Hausse du prix moyen des terminaux : avec la réintroduction des droits de douane (10 % à 20 %) et la TVA à l’importation (18 %), un smartphone vendu 100 000 FCFA pourrait voir son prix augmenter de 15 000 à 30 000 FCFA. Pour un étudiant ou un jeune entrepreneur, cela peut constituer un frein.
• Fracture numérique : les populations modestes risquent d’être exclues de l’accès aux équipements numériques, alors même que le téléphone est devenu un outil de travail, d’éducation et d’accès aux services publics.
• Effets pervers sur le marché : la hausse des prix peut encourager la contrebande et les importations parallèles, particulièrement aux frontières avec la Gambie, la Guinée-Bissau et le Mali, privant l’État de recettes espérées.
• Charge fiscale cumulative : au-delà de la hausse des prix, l’utilisateur sénégalais est confronté à une superposition d’impôts. À l’achat d’un terminal neuf importé : droits de douane (~10 %) + TVA (18 %). À l’usage : RUTEL (5 % du trafic) + TVA sur la consommation. Ce cumul crée une pression fiscale disproportionnée, assimilable à une double imposition, qui alourdit le coût global des télécommunications et pénalise le pouvoir d’achat.
3. Les enjeux macroéconomiques et stratégiques
• Compétitivité des PME : un surcoût d’équipement freinerait la digitalisation des petites entreprises, pourtant cruciales pour l’économie.
• Jeunesse et inclusion sociale : la réforme risque de limiter l’accès des jeunes à des outils numériques essentiels à leur formation et à leur insertion professionnelle. • Crédibilité de la stratégie Sénégal Numérique 2035 : la fiscalité cumulative pourrait aller à l’encontre de l’objectif affiché d’un accès universel aux technologies.
4. Vers des solutions alternatives
Plutôt qu’une suppression brutale de la RUTEL - qui priverait l’État de ressources stables - des mesures d’atténuation sont envisageables :
• l’exonération ciblée des téléphones d’occasion, pour préserver le pouvoir d’achat des ménages modestes ;
• une révision progressive du taux de la RUTEL, en la modulant selon les services (communications internationales vs nationales) ;
• l’affectation partielle des recettes à des programmes d’inclusion numérique (fonds d’équipement, subventions pour étudiants).
VI. RECOMMANDATIONS
1. Exonérations et subventions ciblées
• Éducation : exonérer partiellement ou totalement les téléphones destinés aux étudiants, aux écoles et universités, afin de soutenir l’accès à l’e-learning et à la documentation numérique.
• Santé : prévoir un régime préférentiel pour les terminaux utilisés dans les programmes de télémédecine ou d’accès aux soins en zones reculées.
• Jeunes entrepreneurs : instaurer un mécanisme de remboursement partiel ou de bonification pour les start-ups numériques et les PME innovantes qui investissent dans l’équipement téléphonique.
2. Création d’un Fonds national d’appui à l’équipement numérique
Ce fonds serait alimenté par une fraction des recettes additionnelles issues de la réforme, ce fonds pourrait financer :
• des chèques numériques pour les populations vulnérables,
• des programmes de leasing subventionné pour l’acquisition de smartphones,
• le développement d’une industrie locale d’assemblage ou de reconditionnement des téléphones afin de réduire la dépendance aux importations.
3. Renforcement du contrôle douanier et de la coopération régionale
• Intensifier la surveillance des frontières pour limiter la contrebande, en particulier dans les zones transfrontalières sensibles (Gambie, Guinée-Bissau, Mali).
• Coopérer avec les États voisins pour harmoniser les pratiques de taxation, afin d’éviter les écarts incitatifs qui nourrissent le commerce parallèle.
• Déployer des outils numériques de traçabilité et de suivi des importations pour améliorer la collecte et réduire la fraude.
4. Pédagogie fiscale et communication publique
• Mettre en œuvre une campagne nationale d’information pour expliquer la réforme, ses objectifs et son impact attendu.
• Insister sur la logique de solidarité fiscale : chacun contribue, selon ses moyens, au financement des infrastructures publiques et des services sociaux.
• Associer les consommateurs, associations et acteurs du numérique au suivi de la réforme, afin de renforcer la transparence et l’acceptabilité sociale.
5. Suivi-évaluation et ajustements
• Instituer un observatoire de l’impact de la réforme, chargé d’évaluer régulièrement :
• l’évolution des prix des terminaux,
• l’impact sur le taux de pénétration numérique,
• le rendement budgétaire effectif,
• les éventuelles dérives liées à la fraude.
• Prévoir des clauses de révision : si la mesure creuse trop la fracture numérique ou n’atteint pas ses objectifs de recettes, des ajustements ciblés pourront être envisagés.
CONCLUSION
La réforme introduite par le projet de loi n°18/2025 marque un tournant décisif dans l’histoire fiscale du secteur des télécommunications au Sénégal. En rétablissant les droits et taxes sur les terminaux, l’État entend corriger une sous-fiscalisation tolérée pendant plus de quinze ans, au nom de l’inclusion numérique et de la démocratisation de l’accès au téléphone. Cette décision illustre une volonté claire : élargir l’assiette, sécuriser des recettes nouvelles et inscrire le numérique au cœur de la souveraineté budgétaire nationale.
Mais cette orientation ne saurait être évaluée uniquement à l’aune de son rendement attendu. Elle soulève également des enjeux sociaux et économiques majeurs. L’augmentation des prix des terminaux pourrait ralentir la diffusion des smartphones, fragiliser les ménages modestes, pénaliser les étudiants et accroître les inégalités d’accès aux technologies. Elle risque aussi de freiner la digitalisation des petites entreprises, alors même que celles-ci constituent l’un des moteurs de l’économie nationale.
Dans ce contexte, le succès de la réforme dépendra moins de son ambition budgétaire que de sa capacité à conjuguer deux exigences : garantir un rendement fiscal soutenable et préserver l’accessibilité des outils numériques. Cela suppose des mesures d’accompagnement ciblées — exonérations partielles, fonds d’équipement, lutte contre la fraude et programmes de soutien à l’inclusion numérique — afin d’atténuer les effets pervers de la fiscalité cumulative.
L’enjeu dépasse la simple question de recettes. Il s’agit de définir un modèle fiscal qui fasse du numérique un levier de développement, et non un facteur d’exclusion. Si l’équilibre est trouvé, la réforme de 2025 pourra être considérée comme une avancée stratégique majeure : elle ancrera durablement le secteur télécom dans la mobilisation des ressources domestiques, tout en consolidant l’objectif affiché d’un Sénégal numérique inclusif, compétitif et souverain.