Le Numérique : Enjeux géoéconomiques et géopolitiques

Champ de confrontation à part entière, le substrat numérique innerve les espaces maritime, aérien et exo-atmosphérique en raison de la numérisation aussi massive que rapide des activités humaines. Les enjeux au niveau des instances internationales, où à tout le moins, la compréhension qu’il faut avoir de cette question de numérisation des activités humaines c’est qu’elle s’organise autour de trois composantes vulnérables :

- Le maillage des réseaux (câbles, routeurs, serveurs, autant d’éléments qui nécessitent une alimentation électrique) ;

- Les données (toutes les traces informatiques stockées dans les data centers) ;

- Les applications (logiciels qui permettent le traitement illimité des données).

Au croisement de ces trois composantes se trouvent les algorithmes et la cryptographie, dont la maîtrise conditionne toute ambition de souveraineté dans l’espace numérique.

et l’Afrique et le Sénégal?

En raison de leur puissance financière et technologique, des liens entretenus avec les Etats, notamment américains et chinois, les grandes plateformes, comme les GAFAMI ou les BATX sont devenues des acteurs à part entière de l’environnement géopolitique du numérique, et donc façonnent à leur image les relations internationales et dessinent le cadre de la coopération au sein des organisations internationales.

En effet, elles drainent des volumes considérables de données et assurent des services essentiels dans les secteurs d’activité aussi divers. Elles disposent de capacités d’investissement supérieures à celles de la plupart des Etats. L’internet des objets et les innovations en matière d’intelligence artificielle ne peuvent qu’accentuer cette tendance.

Par conséquent, il nous faut apprendre à appréhender le numérique sous autre prisme, à savoir le penser comme un espace commun soumis à la fois dans des logiques de coopération et de confrontation.

A notre sens, deux volontés prédominent les discussions au sein des instances internationales. D’une part la volonté des Etats-Unis d’exercer une forte primauté dans le domaine spatial, celle de la chine d’investir massivement dans les infrastructures portuaires. Les Européens, un peu absents de ce débat agissent avec des moyens limités. L’Afrique, qui n’a pas encore définie une orientation claire, ne participe au débat que marginalement. Le Moyen Orient suit les tendances et s’agrippera à la meilleure offre.

Dans le viseur des relations internationales à court terme, l’élaboration et la conduite d’une politique mondiale de la donnée constituera une priorité. En effet, la maîtrise des données représente un enjeu de sécurité et de souveraineté pour les Etats, un enjeu démocratique pour les individus, un enjeu financier et fiscal pour les entreprises. L’Union Européenne a compris cela, c’est pourquoi mai 2018, elle a mis en œuvre le règlement général sur la protection des données (RGPD) qui concerne exclusivement les « données personnelles » et la nature des relations entre consommateurs européens et les grandes plateformes numériques. Le RGPD est une réaction politique et réglementaire pour essayer de desserrer sa dépendance numérique à l’égard des Etats-Unis.

Le numérique est sans aucun doute en ce début de 21ème siècle le nid des affrontements géoéconomiques des relations internationales. En effet, les questions qu’il adresse à savoir la production, la maîtrise et le contrôle des données vont conditionner l’activité économique, financière et fiscale à mesure qu’il se diffusera. Les données sont souvent présentées comme le pétrole de la nouvelle économie, ce qui provoque un réflexe géopolitique de localisation. Ce réflexe biaise pour une bonne part, l’analyse, car à la différence du pétrole, ressource épuisable, le volume des données ne cessent de croître. Elles sont stockées dans des data centers, localisables, et souvent administrés à distance. Si la mondialisation s’accélère par la propagation du numérique, elle se rétracte en termes politiques et institutionnels. Habituellement, le monde s’organisait autour d’un système économique dual entre, d’une part, des pays mâtures à faible croissance et, de l’autre, des pays émergents à forte croissance.

A cette dualité économique s’ajoute désormais une dualité de nature politique entre un capitalisme d’inspiration démocratique au sens où il respecte encore la séparation des pouvoirs et un capitalisme d’inspiration autoritaire au sens où la propriété privée n’est jamais complétement garantie.

Une chose à retenir :

- A moyen terme : la production, la maîtrise et le contrôle des données vont conditionner l’activité économique, tendance que l’intelligence artificielle va évidemment accentuer. L’Afrique et le Sénégal ne doivent pas rester en dehors de ces questions, dans la mesure où nous sommes dans une situation de dépendance numérique à l’égard. Les grandes plateformes numériques captent une part grandissante de la valeur créée en Afrique sans effets de retours proportionnés en matière d’investissement ou de fiscalité. L’Afrique et le Sénégal – le Sénégal s’est doté dernièrement d’une stratégie nationale des données - doivent mieux valoriser leurs  propres données si ils ne veulent pas continuer à perdre de la substance économique. A ce jour, aucun pays africain n’a de compétence avérée sur ses « données souveraines », c’est-à-dire qui concerne directement la sécurité des Etats et des entreprises. Autrement dit, nous devrons à l’avenir penser en termes géoéconomiques et géopolitiques. En effet, la montée en puissance des plateformes chinoises, avec le soutien du projet BRI (Belt and Road Initiative), qui projettent des data centers partout dans le monde, l’enjeu consistera sans nul doute à desserrer l’étau sino-américain sur les données africaines.

Aider les entreprises sénégalaises à la digitalisation

La transformation numérique que l’on appelle aussi digitalisation nous questionne sur la nature des évolutions rendues possibles par les derniers développements dans le domaine des TIC. C’est un concept protéiforme dont les acceptions font débat dans le monde universitaire. Certains la définissent comme « les changements induits par les technologies numériques dans tous les aspects de la vie humaine » (Stoltermann et Fors, 2004), d’autres estiment que « la transformation digitale c’est l’exploitation radicale des possibilités d’Internet » (Ludovic Cinquin DG Octo France entreprise spécialisée dans la transformation digitale). Dans les deux cas, les assertions insistent sur le caractère drastique de la transformation en cours qui rendent compte d’une triple radicalité :

1 – les entreprises sénégalaises aujourd’hui sont exposées à un changement de dimension temporelle (Internet abolit le temps) ;

2 – l’évolution de la dimension spatiale (les technologies mobiles offrent une ubiquité inédite) ;

3 – l’accès à la multitude (Internet abolit les limites de l’audience).

Cette triple radicalité de la transformation digitale est aussi la cause de sa réfraction à l’égard des chefs d’entreprises au Sénégal. En effet, on constate des freins psychologiques de la part des chefs d’entreprises a épousé cette transformation digitale, pour une bonne part à cause d’un sentiment de peur, mais aussi des difficultés à comprendre les enjeux, à se trouver les bonnes personnes et les bons outils. Beaucoup de chefs d’entreprises n’ont pas encore pris conscience de l’importance du changement. Il faut donc intégrer que le développement du secteur passera indubitablement par l’accompagnement des entreprises sénégalaises à aller vers la digitalisation de leurs process pour l’éclosion d’un écosystème dynamique.

Aujourd’hui, les entreprises sénégalaises sont exposées à plusieurs situations :

- Un monde de plus en plus connecté. En effet, on compte plus de deux milliards d’internautes, un milliard d’individus possèdent un smartphone et cinq milliards un téléphone portable. Quinze milliards d’objets sont connectés dans le monde ;

- Le mode de vie des populations est de plus en plus collaboratif. Il y a plus de 3,1 milliards de comptes sur les réseaux sociaux (dont 1 milliard sur Facebook, 425 millions sur Twitter), 90 milliards d’e-mails et 325 millions de photos sont échangés chaque jour ;

- Une transformation de l’accès aux savoirs : Chaque jour plus d’un milliard de recherches sont effectuées sur Google ;

Tout cela induit des tendances technologiques. En effet, le numérique crée des ruptures majeures. De nombreux cabinets conseils identifient chaque année, les technologies qui créeront des ruptures. Le cabinet McKinsey à focaliser une étude sur les 12 technologies disruptives, du fait de leur évolution rapide, du large public qu’elles concernent, du changement qu’elles entraînent dans les modes de vie et de travail et de leur potentiel de création de richesse. Leur impact a été évalué d’ici à 2025 à environ 14 à 33.000 milliards de dollars. Parmi ces 12 technologies, 7 sont numériques. Il s’agit de de la connaissance automatisée, les réseaux d’objets connectés, la robotique avancée, l’impression 3D, le Cloud Computing, l’internet mobile, les véhicules autonomes.

 

Réinventer les modèles d’affaires au Sénégal

Avec l’arrivée des technologies disruptives, il est nécessaire pour les entreprises sénégalaises de réinventer leurs modèles d’affaires qui vont les aider à s’adapter à un environnement fortement impacté où disparaître à défaut d’être en marge de la mondialisation.

Le numérique a considérablement abaissé les barrières à l’entrée sur les marchés et le développement des modèles de gratuité ont favorisé l’émergence de modèles d’affaires venus déstabiliser les positions acquises par les acteurs historiques dans la plupart des secteurs.

De fait, à l’époque de la transformation digitale, les approches existantes pour élaborer les modèles d’affaires ne sont plus adaptées aux nouveaux modèles d’entreprises. Les consommateurs plébiscitent l’innovation et l’expérience client, le besoin d’agilité pèse sur les capacités de production etc…Dans ce contexte le risque de disparition pour une entreprise qui ne suit pas le progrès n’a jamais été aussi présent. C’est pourquoi, l’enjeu c’est de capitaliser sur les données et favoriser l’expérience client.

Une Fiscalité pour le développement du secteur des communications électroniques 

La transformation numérique (ou transition numérique) à laquelle nous sommes en train d’assister dans le monde et dans le secteur des TIC et qui est définie à travers la Stratégie Nationale SN2025 doit être soutenue. Pour ce faire, la fiscalité doit faire l’objet d’un cadre de discussions franches et ouvertes. L’économie numérique est encore en pleine construction au Sénégal, il est essentiel de tenir compte de la nécessaire conciliation entre potentiel économique et la position internationale du Sénégal.

Un cadre d’échanges ouvert doit être mis en place afin d’enrichir la réflexion pour une fiscalité adaptée aux réalités du secteur.  Aujourd’hui, le secteur du numérique est un des moteurs de la croissance de l’économie nationale.             

Issa Isaac SISSOKHO

Docteur en Droit

Digital market regulation, e-Gov, Public Policy